D’abord, mes zamis, il va falloir me promettre une chose. Mais attention ! J’ai bien dit : promettre ! Oui, parce que, écoutez,  si vous ne promettez pas, alors, là, c’est simple, j’arrête d’écrire.  Donc, il faut me promettre de ne pas  RE-PAN-DRE  le bruit que Jean-Pierre écrit, nous fait lire ses histoires… manquerait plus qu’elles aterrissent sur Internet ! Alors, là, ça serait la totale… Car Jean-Pierre, dans toute son humilité, sa pudeur, hésite à me confier ses nouvelles… Oui, il faut que vous compreniez, il ne veut pas se sentir trop mis en avant (pff… et nous qui nous régalons !) Alors, après avoir parlementé (« Mais non ! Ils savent qui tu es… ils te connaissent… bla bla bla… »), Babé, sa soeur, a pu obtenir la nouvelle dont je vous parlais à la fin de mon article sur  « la minette ».

Et j’espère qu’il acceptera de m’en confier d’autres ! Elles sont nombreuses. Alors, chuuut ! pas un mot !

Ces vieux meubles qui me parlent

Quelquefois on me reproche d’être conservateur… Ce n’est pas vrai, je ne suis pas plus conservateur qu’un autre ; ce sont les objets qui me parlent.

Ne croyez pas non plus que je sois Jeanne d’Arc, et que j’entends des voix… Sachez que je ne suis Jeanne d’Arc en aucune manière ! Mais tous ces objets vus tous les jours, toujours prêts à me rendre service, me disent quand je les prends pour les mettre à la poubelle :

« Ingrat, tu n’as plus besoin de nous et tu nous jettes ?! Réfléchis bien. Es-tu sûr que demain tu n’auras pas besoin de nous ?

Je sais, tu as de l’argent à ne pas savoir qu’en faire et puis, il faut faire marcher le commerce, bien sûr. Tu vas acheter des remplaçants sans âme, sans histoire, sans souvenir ?

Tandis que moi, le vieux fauteuil branlant, à qui tu avais donné une seconde vie, avec Pierre…  As-tu oublié Pierre aussi ?! Ne te souviens-tu pas de tous les coups de lime que tu as poussés pour donner la vie à ce morceau de bois, prêt à mettre au feu ?

Tu n’as peut-être jamais su qu’avant de t’accueillir toi, j’ai reposé ton grand-père, et avant le sien, son grand-père… et ça pendant des générations ! Des générations qui ont usé leur vie, leur force pour te laisser ce que tu as. Que ton bien-être aujourd’hui, c’est à eux que tu le dois. Si tu peux penser ce que tu veux, aller à la messe ou au temple, nulle part si tu le juges, c’est encore à eux que tu le dois et aussi un peu à moi qui les ait soulagé de leur fatigue…

Aussi, quand je te traite d’ingrat, je suis au-dessous de la vérité. Tu es lâche, tu as à peine un pois chiche dans ta grosse tête, tu n’es pas digne de tes ancêtres ».

Ainsi m’a parlé mon fauteuil…

Mais, le coquin, il savait ce qu’il faisait… Car en disant cela, il a soulevé un vent de révolte ! Et tous les autres s’y sont mis.

D’abord les vieilles chaises, puis le placard où maman rangeait ses confitures, quelquefois le chocolat, quand il y en avait.

La jarre en grès où l’on rangeait les saucissons, dont je garde le goût au bout de ma langue,  le coffre à bijoux qui a dû contenir le trousseau d’une lointaine grand-mère, puis il a servi à mettre la farine quand grand-père faisait son pain, puis de logement au père lapin ! Il a fait de tout dans sa vie celui-là avant de trôner dans l’entrée, sous la protection des fusils qui ont fait la Révolution et le sabre de l’oncle Cambon !

Et les jarres où l’on rangeait l’huile après la récolte… As-tu oublié que c’est grâce à elles et à d’autres que tu as mangé à ta faim pendant la guerre ?

L’horloge semblait me regardait d’un air sévère et me dit :

« Je ne suis pas ta pendule, je ne t’appartiens pas. Je suis l’âme de cette maison, c’est moi qui depuis bientôt deux cent ans égraine les heures de ta famille et les tiennes, joyeuses ou tristes. Je rappelle toutes les occasions : Noël, la crèche, le Calendal, le Nouvel An, Pâques.

Inlassablement j’égraine le temps qui passe, minute par minute, heure après heure, jour après jour. C’est moi qui sonne la première heure du nouveau né. C’est moi qui sonne la dernière heure du vieillard ou de l’homme usé par le temps ou la maladie. Pense à combien j’en ai vu naître et mourir. Je compte aussi les tiennes, sache-le. Oserais-tu me jeter comme une vulgaire ferraille ?

Il ne fera pas bon pour toi quand tu rencontreras les vieux, ils te tireront les oreilles ! » Ainsi me parlait la pendule…

Mais la table qui écoutait sans dire un mot, s’est crue obligée de vider son sac à son tour :

« Et moi, pour toi, je ne compte pas ? Tu voudrais me remplacer par une jeune et fringante ?! Mais, sans vouloir être un oiseau de malheur, sache bien que dans peu de temps, elle sera bancale, et que tu ne pourras plus lui confier ton bol de lait… elle le renversera ! Alors ce jour-là, tu regretteras de m’avoir mise au feu… mais il sera trop tard !

As-tu oublié les bons repas des jours de fêtes ? Toute la famille était réunie autour de moi, les bonnes crèmes, les flancs de la maman sans oublier la dinde que Pierre avait fait cuire dans le four du grand-père.

As-tu oublié aussi les joyeuses rencontres avec tes amis ? C’est moi qui vous rassemblais. Est-ce que tu as oublié les discussions, sujet à des batailles oratoires où tout le monde campait sur ses positions, les parties de belotte, avec monsieur Brousse, les voisins, Pierre encore lui, les commentaires sur les retours de chasse autour d’un pastis, les prédictions météorologiques du berger…

Tout ça, c’est autour de la table que cela se passait. On savait accueillir dans cette maison !  D’ailleurs la grand-mère Teissier disait qu’il valait mieux en accueillir dix qui ne valait pas la peine que d’en refuser un qui lui, aurait valu la peine. Souviens t’en ! Et toi aujourd’hui, tu voudrais effacer tout ça, d’un coup de masse ?!

Je sais, beaucoup ont disparu. Je ne te reconnais pas le droit, non ! Tu n’as pas le droit de les faire mourir deux fois.»

Il faut dire qu’elle en avait gros sur le cœur, cette pauvre table.

Tous y sont passés : le pétrin où le grand-père faisait son pain et sûrement beaucoup d’autres grands-pères avant celui que j’ai connu… pas très heureux de sa reconversion en boîte à musique, mais préférant cette situation à l’oubli au fond d’un grenier.

Le petit quinquet à huile, celui-là encore, un petit coquin ! Il servait à éclairer pas autant qu’une ampoule électrique de cent bougies mais enfin, on n’avait pas mieux. Il servait aussi à surveiller les vers à soie dans la magnanerie. Mais je l’imagine bien servant au papé après sa tournée d’inspection chez les vers à soie, à monter l’escalier pour aller retrouver sa mamé dans son lit… C’est un coquin je vous le dis, un petit vicieux mais, il le faut bien, sinon je ne serai pas là à vous raconter des couillonnades !!

La grande cheminée, où pendaient les fameux quinquets, râlait toute seule dans son coin :

« Tu oserais me démolir, moi qui te réchauffais quand, petit garçon, tu arrivais, gelé de l’école ? Ne me fais pas regretter le bien que je t’ai fait. Remue le peu de cervelle qui te reste et pense à tous les papiers encombrants dont je t’ai débarrassé. Pense au moment heureux que tu as passés en bonne compagnie en te chauffant devant l’âtre. Non, tu n’oseras pas !».

Tous avaient de bonnes raisons pour conserver leur place dans cette maison. Il est vrai que sans eux, ce serait moche, vide de sens. Ils en sont conscients et en profitent.

L’emprunt Forcé de l’an IV de la République me dit :

« Regardes, ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on plume les pigeons ! Si tu n’es pas à poil complètement, s’il te reste une plume, méfie-toi, ils vont venir te l’arracher ! » Et il a raison, le pauvre.

La vieille armoire que nous avons tirée d’un bien mauvais pas, avec Pierre en la transformant en bahut se fait du souci pour son avenir. Pourtant, elle a du charme.

Jusqu’à l’élégante armoire Louis XV qui se demande ce qu’elle va devenir et dit :

« Attention, derrière mes portes, je suis gardienne d’un trésor ! »

« D’un trésor ?! »

« Oui »

« Et on peut le voir et le savoir ? »

« Non seulement tu peux, mais tu dois savoir. Ce trésor n’a pas la valeur au sens où vous l’entendez… combien de billets de cinq cents euros ? Pas un, pas la moitié d’un, rien de plus qu’un verre à moutarde ou à pâté ! Seulement, c’est dans ce verre que l’on a mis l’eau pour te baptiser toi, tes frères, ta sœur et avant, ton père et avant son père et tous ces grands pères et grands mères qui forment ton arbre généalogique et ça remonte à la nuit des temps. »

Par quel miracle ne s’est il pas cassé ? Je crois qu’il a été protégé, mais par qui ?

Je me pose cette question.

Il est là pour nous rappeler que nous sommes des Protestants Cévenols, descendants des Camisards, une poignée d’hommes qui ont su résister au plus puissant roi de l’époque. Nous leur devons au moins un devoir de mémoire à ces hommes et à ces femmes qui ont souffert, sont morts pendus ou aux galères. C’étaient des hommes et des femmes qui comme l’acier casse mais ne plie pas.

Oui, je suis fier de ce qu’ils ont fait et j’ai presque honte de moi même.

Je dormais la fenêtre ouverte, le train a donné un grand coup de klaxon. J’ai sursauté. Je viens de faire un rêve ou un cauchemar ?

Et maintenant, ne demandez plus ce que je trouve d’aussi beau dans tous ces beaux objets, ces outils… 

Cette dernière phrase me fait penser à une parole que Jean-Pierre m’avait confiée, et que j’avais ajoutée dans mon article « Programme 2011 »… bons, ok,  bandes de joyeux veinards, pas la peine de tourner votre molette, la voici :

« Collectionner pour moi, c’est une passion, une façon de ne pas oublier nos ancêtres. C’est aussi respecter leur travail et leurs sacrifices. Redonner vie à ces outils oubliés, c’est les soustraire à l’échafaud qui est la presse du ferrailleur. C’est pour moi un plaisir et un devoir. »

 

C’est un sacré bonhomme notre Jean-Pierre ! Quand je vous dis que c’est un fervent défenseur du temps passé et un gardien indéfectible de nos ancêtres, de notre histoire, leur vouant tout le respect qu’ils méritent ! Quelle chance nous avons de le connaître !

 

Mais, promis, hein ? Chuuut…… Si vous tenez votre promesse, peut-être aurez-vous la chance de lire sa nouvelle sur « la pierre »… ah ah ah !! Mais keskecelakedonc ?

 

Patience !

 

Mariejo Goulard

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