Ouh là là !! Il s’en est passé des choses depuis mon dernier article !! Les vacanciers sont partis, les écoliers ont repris le chemin de l’école, les vendanges sont terminées, les arbres s’amusent à nous colorier de magnifiques paysages, bye bye les tongues, bonjour les mocassins, et  bienvenue aux châtaignes !! Waouh !

Même nos pendules perdent la tête ! Elles nous ont enlevé une heure… mais c’est pas bientôt fini, non ? On est tout déboussolé, vé, avec La Nouvelle heure !  Même ma chienne, pécaïre, en a pâti ! La pauvrette,  j’ai mis deux jours à comprendre pourquoi elle me fixe comme ça à 17 h… Ben c’est sûr, son estomac, lui, il vit à l’heure ancienne…

Bon, ce n’est pas le sujet de mon article. Un ami de Jean-Pierre, Christian VIGIE, m’a confié une histoire qu’il a rédigée à votre attention. Amis lecteurs, bonne lecture… et bon voyage !!

« Une Asiatique égarée à Lavol est sauvée de l’oubli par une Romaine exilée à Toulouse« 

Prologue :

Cette petite histoire commence à la charnière des années 1950/1960 ; j’étais un adolescent heureux de voir ses parents « poser leurs valises »… Enfin chez eux !

Leur vie d’ouvriers agricoles avait été une suite de déménagements dictés par l’obligation d’aller où se trouvait le travail (tout parallèle avec l’histoire récente serait fortuit !).

La maison qu’ils venaient d’acquérir de la famille JALAGUIER était la dernière du hameau de Lavol avant la colline couverte de genets et d’oliviers ; elle était mitoyenne de celle de Jean-Pierre . Jean-Pierre, vous savez, notre auteur d’historiettes. Celles-ci semblent légères de prime abord mais après relecture elles révèlent, comme les fables de La Fontaine, leur fond philosophique .

Comme pourrait le dire leur auteur, elles sont pleines de bon sens paysan, qualité qui manque tant dans notre société du XXIème siècle.

Premier épisode – L’Asiatique :

Bon, revenons à nos moutons. Donc en ce temps-là , ma mère me dit : « Passaras un cô de rastel din lou jardin ».  Mon père l’avait pelle-versé la veille, mais avant de l’ensemencer, un coup de râteau s’imposait.

On descendait à ce petit jardin, exposé plein sud et situé en contrebas de la terrasse, par un petit escalier en pierre collé au mur de soutènement de la terrasse, étroit, pentu et dépourvu de rampe.

C’était le « jardin d’hiver ». Son exposition et sa situation étaient une assurance contre les fortes gelées d’hiver.

La terrasse elle-même occupait toute la longueur de la façade de la maison et était suffisamment large pour accueillir deux acacias et un marronnier, ainsi que deux tables.

Une de ces tables, avec son dessus en marbre, était bien à l’ombre d’un des acacias et permettait aux occupants de la maison, souvent en compagnie des voisins (n’est-ce pas Jean-Pierre ?), de se désaltérer lors des brûlantes journées d’été avec un bon pastis bien frais.

Donc me voilà, bien obéissant (je n’avais pas trop le choix ! ), parti « rastela lou jardin » .

La terre de ce jardin était comme de la farine, sans doute à force d’avoir reçu les cendres du foyer et divers déchets végétaux peu appréciés par les poules et les lapins. Le ratissage ne présentait donc aucune difficulté ; il avait simplement pour but d’égaliser la surface et de retirer quelques tiges de végétaux qui n’avaient pas eu le temps de se décomposer.

Après quelques minutes de ce ratissage minutieux, un cliquetis métallique se fit entendre au passage du râteau. Il fut confirmé et amplifié par une passe de râteau perpendiculaire aux précédentes…

Je me baissai à la recherche de l’objet enfoui. Après quelques tâtonnements, je sentis entre mes doigts un morceau de métal. Je le saisis et le brossai avec mes doigts pour éliminer la terre qui le recouvrait.

L’objet était de petite taille. Il tenait dans la paume de ma main, couleur de l’argile, plat et de forme oblongue. Je posai cet objet sur une des marches de l’escalier et continuai le ratissage ayant bien à l’esprit qu’il faudrait identifier l’objet afin de, si possible, le réutiliser. En ce temps-là, tout devait être réutilisé ou recyclé .

Concernant la récupération, à Lavol, l’exemple était donné par le père Louis (oui ,Hélène, ton grand-père) qui, allant à la messe du dimanche à Boucoiran, appuyé sur sa canne suite à ses blessures de la guerre de 14-18, n’empruntait pas le chemin des jardins qui longe la voie ferrée mais prenait la Nationale (la  N106), en prenant bien soin de se mettre à gauche pour voir venir les voitures ou les camions.

Pourquoi diable empruntait-il la Nationale, au risque d’être accroché par un véhicule ?

C’est tout simple : parce qu’au bord de la route il trouvait des clous rouillés et tordus, des vis et des écrous également rouillés et usés, quelquefois des cordes, des morceaux de bâche. Mais tout ce bric-à-brac était réutilisé après avoir été redressé, brossé, huilé ou lavé.

Revenons à notre objet métallique. Ayant ratissé toute la surface du jardin et content de mon œuvre, je remontai l’escalier avec le râteau à la main sans oublier de prendre au passage ce bout de métal. Après avoir rassuré ma mère quant à l’exécution de la tâche prescrite, j’allai ramener le râteau dans l’atelier situé au bout de la maison. Je raccrochai le râteau et je me mis en devoir de nettoyer cet objet mystérieux.

Un coup de brosse en chiendent enleva les restes de terre, mais une gangue argileuse avait recouvert l’objet et résistait au brossage. La décision fût prise de le mettre à tremper jusqu’au lendemain dans une boite de conserve récupérée, remplie d’eau et posée sur l’établi de l’atelier.

Cette forme oblongue m’intrigua…

Le lendemain matin, avant même d’avoir pris le petit déjeuner, je fonçai à l’atelier, curieux d’en savoir un peu plus sur cet objet.

Je le sortis de sa « trempette » et allai le frotter vigoureusement sous le robinet du lavoir situé sous le hangar. Peu à peu la gangue se dilua et je vis apparaître une couleur vert-de-gris. Immédiatement, je pensai que, compte tenu de sa couleur et du lieu où je l’avais trouvé, c’était un morceau de cuivre oxydé, sans doute une pièce de sulfateuse à main. Vous savez, cet instrument de vigneron dont on actionne le levier de la pompe avec la main gauche pour augmenter la pression dans le réservoir, et dont on dirige le jet avec la main droite après avoir soigneusement réglé le gicleur pour produire un jet en forme de parapluie.

Puis, brusquement, un trou carré apparut au milieu de l’objet et, frottant de plus belle et la gangue s’éliminant, j’aperçus des formes bizarres en relief sur la surface que j’étais en train de brosser.

Tout à coup, faisant pivoter l’objet, je compris qu’il s’agissait de signes « chinois ». J’avais dû en voir au collège, à moins ce ne soit chez mon beau-frère Pierre qui avait fait la guerre d’Indochine et en avait rapporté quelques morceaux de bambou gravés.

L’excitation étant à son comble… Je retournai ce morceau de cuivre et me mis à décaper l’autre face pour voir si elle aussi, comportait des signes comparables, et effectivement d’autres signes apparurent.

Je restai perplexe. Comment un objet comportant de tels signes pouvait-il se retrouver à Lavol, dans le jardin de mes parents ? Mystère !!!

Pendant les jours qui suivirent, avec beaucoup d’huile de coude et à l’aide d’un vieil écouvillon hirsute, je finis de décaper ma trouvaille et j’obtins un objet tout propre qui en fait se révéla être en bronze et non pas en cuivre comme je l’avais cru dans un premier temps.

Le jaune clair et brillant des signes « chinois, du pourtour extérieur de l’objet et des rebords du trou carré central, contrastait sur le fond noirâtre de l’objet.

J’appris beaucoup plus tard que « mes signes chinois » étaient composés en majorité :

–  de pictogrammes imitant des formes,

– d’idéogrammes simples et composés exprimant des idées abstraites ou des entités   complexes,

– des idéo-phonogrammes combinant un sens et un son.

Par analogie avec les « sous » troués qui dormaient dans un vieux porte-monnaie de ma mère, je supposai que cet objet devait être une pièce de monnaie « chinoise » .

Quelques jours plus tard, comme prévu, je partis rejoindre ma nouvelle école à l’autre bout de la France, en Charente Maritime, ce qui constituait un exil total !

Rendez-vous compte : quitter notre soleil, nos garrigues, nos genêts, nos pieds de « frigoule » (même si il y a une « rue Farigoule » à Lavol, les anciens prononçaient Frigoule » et ils n’avaient  peut-être pas tort) … pour un plat pays brumeux ! Je compris plus tard que cette région avait d’autres charmes.

Avant de partir je rangeai soigneusement mon « trésor » dans une petite boite que je mis dans la commode de ma chambre.

Par la suite, occupé, voire préoccupé par les études, puis par la vie professionnelle et ma petite famille, mon « trésor » dormit pendant un demi-siècle avec pour seuls très courts réveils quelques déménagements.

Voici les circonstances qui le firent renaître.

Deuxième épisode – La Romaine :

En 2003 nous habitions Toulouse et ma fille vint habiter Tournefeuille, proche banlieue de Toulouse .

Etant en retraite depuis peu, je lui proposai de faire quelques travaux dans sa nouvelle maison et notamment l’aménagement d’une allée gravillonnée le long de la maison.

Pour ce faire, je dus aplanir le terrain avant d’installer les gravillons… et là aussi, passant le râteau (encooorrre !!!!!!!!) pour éliminer les galets qui ne manquaient pas, je fis ressortir un objet métallique, rond, d’environ deux centimètres de diamètre, que dans un premier temps je pris pour un bouton de braguette de « jeans ».

Là aussi, majoritairement couleur vert-de-gris dû à une forte oxydation.

Là aussi, il y a un trou central mais rond et pas régulier.

Là aussi, nettoyage et décapage

Là aussi, surprise : il ne s’agit pas d’un bouton, mais à-priori d’une pièce de monnaie ; oui mais peu déchiffrable, suite à une forte usure due à l’oxydation.

Mais cette fois-ci, elle ne sombrera pas dans l’oubli…

L’enquête commence. Je sors les loupes et commence le déchiffrage. Mes quelques connaissances en paléographie vont peut-être me servir.

A l’avers : un visage de profil en relief ainsi qu’un « sceptre » ; je crois lire « NEPTVNl »,  donc Dieu romain des Océans (le Poséidon romain)

Au revers : une sorte d’oiseau allégorique (la forme est très altérée par le trou central) et une inscription, peut-être « DRASIDIVS ».

Et l’époque ayant changé, un nouvel outil est à ma disposition : Internet. Je fais donc une recherche sur « Google » avec « Monnaie romaine + Neptune » et je trouve rapidement sur :

http://www.forumancientcoins.com/dougsmith/fourreer1.html

depuis,  j’ai trouvé aussi :

http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/joconde_fr?ACTION=CHERCHER&FIELD_98=AUTR&VALUE_98=QUINTUS%20NASIDIUS%20&DOM=All&REL_SPECIFIC=3

et http://www.archive.org/stream/descriptionhist02babegoog/descriptionhist02babegoog_djvu.txt

En fait, il s’agit d’un denier romain émis, après la mort de Pompée le Grand (Magnus), donc à sa mémoire, du temps de son fils, Sextus, qui se faisait appeler « Fils de Neptune ».

On retrouve donc à l’avers de ce denier, le portrait de Pompée le Grand avec le trident.

Ces deniers ont été émis à Marseille vers 44 / 43 ans avant JC (il y a donc plus de 2050 ans, la mère de Jésus n’était peut-être pas née !!) par un des amiraux de son fils, Quintus NASIDIUS, d’où la galère-aigle et l’inscription Q NASIDIUS.

Petite remarque : mon denier est un faux (eh oui ! même les romains avaient leurs faussaires). Pourquoi un faux ; simplement, le vrai est en argent massif et pèse 3,8 g et le mien est en cuivre plaqué d’argent (en français on appelle çà un « fourré » ; en anglais un » fourree » ) et pèse 2,7g.

Pourquoi est-il troué en son centre ? Parce que, suivant un historien, les bergers qui trouvaient des monnaies les enfilaient au bout de leur canne ferrée et ces monnaies devenaient  « porte-bonheur ».

Quand j’eus fini l’identification de cette belle « romaine », je voulus la ranger et c’est là que me revint en mémoire la « chinoise » dans sa boite, en fait une tirelire en bois. Je mis donc la « romaine » dans la tirelire et en sortis la « chinoise ».

Troisième épisode – Résurrection de l’Asiatique:

Re-recherches sur Internet ; oui mais que mettre comme critères dans la fenêtre de Monsieur Google pour qu’il trouve ?

J’essaye « monnaies chinoises » : rien de ressemblant. « jeton chinois » : rien… échec total !

Bon, que faire ? Alors, me revient en mémoire qu’une généalogiste amateur comme moi , Christine T. qui est réalisatrice de films pour la télé, vient de participer à un film historique pour Arte en collaboration avec le musée d’Orsay .

Aussitôt message à Christine :

« Auriez-vous un contact au Louvre pour m’aider à identifier ma « chinoise »  ?

Réponse : « Oui, contactez Isabelle L.  de ma part.

Aussitôt message à Mme Isabelle L. avec description et photos de la « chinoise ».

Réponse : « Je ne suis pas spécialiste mais contactez Mme Catherine D. au musée Guimet, musée spécialisé dans les arts asiatiques. »

Aussitôt message à Mme Catherine D. du musée Guimet avec toute la documentation.

Là encore, charmante réponse qui, résumée, donne « Je ne suis pas spécialiste des monnaies chinoises mais adressez-vous à Monsieur François T. à la Bibliothèque Nationale de France (Bibliothèque François Mitterrand) ».

Aussitôt j’envoie un message à Monsieur François T. de la part de Mme Catherine D. :

Réponse de Monsieur François T.   » Il ne s’agit pas d’une monnaie chinoise mais d’une monnaie japonaise émise en 1835, sixième année de l’ère Tempo Tsuho* valant 100 Mon** » et il me donne les explications suivantes  (en italique la prononciation en japonais):

Côté avers :

– au-dessus du trou central :     = Ten ; = Po (Tempo)

                                   – au-dessous du trou central : = Tsu ; = Ho (Tsuho)

                        soit « Tempo Tsuho » ce qui signifie : monnaie courante de l’ère Tempo *

Côté revers :

–  au-dessus du trou central :     = hyaku = valant  et = cent

– sous le trou central : marque du bureau d’émission, peut-être un  papillon ?

 

* : l’ère Tempo Tsuho est,au XIXème siècle, une période de transition entre le pouvoir totalitaire des « shoguns » (généraux dictateurs) et la restauration de l’autorité de l’empereur .

 

** : le Mon est une unité de valeur de monnaie japonaise dérivé du « wen » chinois qui fut utilisée jusqu’en 1870.

 

Comme convenu, je transmets à toutes mes interlocutrices intermédiaires la réponse de Monsieur François T et c’est là que l’histoire rebondit.

Quatrième épisode – la réalité rejoint la fiction

En effet Christine T. ma première interlocutrice me dit : Cette monnaie me rappelle un roman intitulé « Soie » d’Alessandro BARICCO (collection Folio), vous devriez le lire .

Je fonce chez un grand  libraire de Toulouse. Ils n’ont pas ce livre en stock mais la commande part aussitôt et une semaine après je le récupère .

Il s’agit d’un petit livre de 142 pages que je « dévore » en quelques heures. En voici le résumé :

vers 1860, pour sauver les élevages de vers à soie décimés par une épidémie de pébrine, un Ardéchois entreprend quatre expéditions au Japon pour acheter des œufs sains. Bien sûr, Mesdames, comme dans pratiquement tous les romans, il y a une histoire d’amour !

Donc, comme me le suggère ce roman, je me plais à penser que le héros de ce roman ou un de ses confrères est venu vendre des œufs à la famille DARBOUSSE qui habitait la maison à cette époque et a donné cette pièce de monnaie en souvenir de son périple au Japon.

Autre petit signe du destin, le village ardéchois où réside le héros est LAVilledieu avec les mêmes trois premières lettres que Lavol.

Epilogue

Moralité : quand vous trouverez quelque chose, identifiez l’objet et peut-être aurez-vous une belle surprise. Bonne chance !

Afin que vous puissiez juger par vous-mêmes de la beauté de cette Romaine et de cette Japonaise vous trouverez ci-après leurs photos « d’identité ». Et pour planter le décor, vous trouverez aussi l’aquarelle qu’a bien voulu réaliser Nadine et qui était exposée pendant tout l’été 2013 chez Jean-Pierre.

 

Monnaie romaine émise environ  40 ans  avant Jésus Christ

pièce jpg

Ci-dessus : l’avers (côté face) représentant Pompée le Grand avec l’inscription NEPTUNI, son fils, Sextus Pompée, se faisait appelé « Fils de Neptune ».

Ci-dessous : le revers représentant une galère avec au-dessous l’inscription Q NASIDIU pour Quintus Nasidius, amiral de la flotte de Sextus Pompée.

pièce 2

Monnaie Japonaise de l’ère Tempo Tsuho émise dans la 6ème année de l’ère Tempo (soit 1841) et valant 100 mon

(le mon est l’ancêtre du yen) :

pièce 3

Ci-dessus : l’avers; au-dessus du trou central :     = Ten    = Po (Tempo) ;

en dessous du trou central :   = Tsu ; = Ho (Tsuho)

                        Tempo Tsuho = monnaie courante de l’ère Tempo

Ci-dessous : le revers

– au dessus du trou central, inscription « to hyaku », = valant    et   = 100

– sous le trou la marque du bureau d’émission (peut-être un papillon)

pièce 6

Aquarelle de Nadine ROUQUETTE, montrant l’emplacement du jardin en contrebas de la terrasse de la maison :

aquarelle

Au second plan, à droite, la maison de Jean-Pierre et à l’arrière plan, la maison d’Eliette »

Eh ben mes amis ! Vous savez quoi ? Si ça se trouve, vous êtes assis présentement sur un trésor… Ou peut-être, dans votre jardin, se cache la jolie couronne qu’a perdu une princesse poursuivie par une meute de loups affamées et cruels ! Mais, pas de panique, hein ? La princesse aura été sauvée par un beau et jeune bûcheron qui passait par là…  Ouaip ! Si ça’s trouve, y a pleins de découvertes à faire… Demain, je creuse ! Partout !

En attendant, à bientôt les zamis !!

Mariejo Goulard

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