Aujourd’hui, c’est sous une pluie battante, mais le cœur en fête que je me suis rendue à la ferme de notre ami Jean-Pierre pour la réunion de notre bureau.

A notre arrivée, un bon feu nous attendait dans la cheminée devant laquelle se prélassait Pomponnette. Peuchère, elle était bien tranquilette sur sa chaise, bien calée sur son coussin. Je n’ose pas imaginer les pensées sûrement assassines qui devaient bondir dans sa tête en nous voyant tous arriver… Affligée, elle a dû se dire, « ça y est, les fadas sont de retour… ça recommence. Té, vé, je préfère aller me réfugier sur le fauteuil de la salle à manger ! ». Elle nous a tourné le dos, et elle est sorti de son pas royal et dédaigneux…

pomponette ; réunion du 25.11.14

Bon, la réunion pouvait commencer. Après avoir fait le bilan de nos diverses manifestations de cet été, nous avons ébauché les grandes lignes pour 2015.

Et c’est lorsque nous étions bien installés, tranquilles devant la cheminée que Jean-Pierre nous a fait la lecture… Je vous transmets ci-dessous sa diatribe !

 

LE TIRE-BOUCHON

Parmi les objets appelés à disparaître, un des premiers sur la liste à venir frapper à la porte de l’armoire aux souvenirs, c’est le tire-bouchon. Il faut lui ouvrir bien vite en reconnaissance des services qu’il nous a rendus… Sans lui, nous aurions connu de funestes périodes de sécheresse !

Il y en a de toutes les formes, et je ne sais de combien de manières, mais ils ont tous le même pouvoir, c’est de donner le même sourire joyeux et la même satisfaction à tous, lorsque nous entendons ce petit bruit qui fait « floc ! », suivi d’un petit « glou-glou » dans un verre.

Il me faut signaler, quand même, deux crus qui se passent de ses services : le champagne des riches et le cidre des pauvres !

Vous allez me demander pourquoi n’aurions-nous plus besoin des tire-bouchons ? Serions-nous devenus anti vin ou anti alcool de toutes sortes ? Ou serions-nous devenus si riches que nous ne boirions que du champagne, ou alors si pauvres que nous serions réduits à ne boire que du cidre ? Vous n’y êtes pas, nous sommes toujours aussi poivrots… Mais au nom de la rentabilité et du progrès, on est en train de bannir le bouchon en liège pour le remplacer par le bouchon à vis plus rapide et plus rentable !

Mais ma première interrogation s’adresse à mesdames et messieurs les écolos. Il est fait avec quoi votre fameux bouchon rentable ? Avec de la ferraille et des résidus de plastique, té ! Et alors, vous ne manifestez pas contre ceux qui l’imposent ? Sont-ils trop puissants pour qu’on ne puisse lutter contre eux ? Vous n’avez pas un petit mot de réserve pour défendre les bouchons naturels ? Votre silence laisse à penser qu’au fond de vous, vous dites « vive le plastique et le pétrole ! ».

Nostalgie d’un vieux vigneron un peu gaga qui regrette ces fameux bouchons de liège, qui malgré toute l’amitié que je leur porte, laissaient quelquefois un drôle de goût au vin…

Je croyais avoir appris de mes anciens pas mal de choses sur la vigne, sur le terroir qui lui convenait, sur les méthodes pour conserver au vin toutes ses qualités. Eh bien, non, car je viens d’apprendre à la télé (encore elle !) que la première place au monde pour la dégustation des vins était Londres. Oui, Londres, vous avez bien lu ! Ce reportage disait aussi que pour certains blancs, l’Angleterre en était la meilleure et la première productrice ! Etonnant, non ? Malgré le choc de ces révélations, il faut reconnaître que chaque jour nous apporte un fait nouveau qui enrichit nos connaissances et notre savoir, car comme nous le disons couramment chez nous : « le vieux ne voulait pas mourir car il avait encore beaucoup de choses à apprendre ! ».

Pourtant, il se souvient ce vieux gaga. Il voit encore les gros foudres en bois ventrus qui sentaient bon le vin lorsque l’on ouvrait cette porte étroite par laquelle il fallait passer pour aller les nettoyer. Ils n’avaient pas que des qualités ; quelquefois ils étaient un peu étourdis, et laissaient fuir, à notre grand désespoir, un peu de vin que nous leur avions donné à garder. Il faut dire qu’ils étaient aussi un peu poivrots ; ils buvaient eux aussi un peu de vin… le droit de garde sans doute ! Cette rançon s’appelle « la part des anges », c’est joli, pas vrai ? Maintenant, les anges n’ont plus droit à leur part, car les grands tubes en inox sont plus radins et gardent pour eux seuls cette part ! Heureusement pour les vignerons que les anges sont des anges, sinon ils se vengeraient de cette frustration…

Je me souviens aussi de ces caves taillées dans le roc où étaient alignées des rangées de barriques appelées aussi « bordelaises » (220 litres). Je vois aussi, rangés sur une étagère, des verres sans pied ; le verre sans pied, une fois à la main, vous ne pouviez plus le poser… Ils étaient toujours prêts à être remplis, ce qui ne manquait pas d’arriver. Cette distribution se faisait à l’aide d’une pipette, un instrument spécialisé pour prendre les échantillons et remplir les verres.

Le plus grand affront que vous pouviez faire à un vigneron, c’était de jeter à terre le vin qu’il vous avait offert. Alors, sas, il ne vous ouvrait plus sa cave !

Il était là, lui aussi, le fameux tire-bouchon, compagnon fidèle des moments joyeux. Il était là pour ouvrir la dernière bouteille, le clou de la visite ; car attention, impossible de refuser la dernière goutte !

Je ne sais pas si ce genre de visite perdure encore. Peut-être pour les cars de touristes : à eux on leur offre une larme s’ils achètent un sanglot !

Je suis là, dans ma cave, perdu dans mes pensées, me posant encore et toujours des interrogations. Les papilles tout excitées par le bon vin que je venais de boire, à demi endormi, caressant un de ces fameux tonneaux pleins, j’en suis sûr, de liquide doré qui nous rend heureux et nous fait voir la vie en rose, quand subitement, dans mon demi-sommeil, est apparu un monstre. Il était énorme, enfin il m’est apparu comme tel…

Il avait la forme d’un tire-bouchon de vigneron, né de la branche (banne) d’une souche. Il pointait sa vrille vers moi, agressive, accusatrice, prête à s’enfoncer dans mon corps. Dans la buée de l’alcool que je venais de boire et qui obscurcissait mes idées, je l’entendais me reprocher notre abandon. « Ingrat, moi qui bien des fois avec mon compère le bouchon en liège,  vous avons réjouis, sortis de vos pensées moroses, ou soulagés de votre tristesse, au nom de cette sacré rentabilité, vous nous avez abandonnés comme des bons à rien, des gens pas fréquentables ! Vous mériteriez que nous, les vieux tire-bouchons, nous nous mettions en grève et que nous refusions de tirer les derniers bouchons en liège encore en service, cela vous rappellerait les bonnes bouteilles (à vis) de sirop que vous buvez du bout des lèvres lorsque vous êtes enrhumés. Ah oui, vous caresseriez le goulot des bouteilles. Bravo ! Encore votre façon de remercier ceux qui vous servent et vous font du bien. Je souhaite que vous avaliez des débris de verre, et lorsque vous aurez des coliques, ne venez pas me chercher pour vous plaindre ! ». Il était menaçant ce fantôme de tire-bouchon, il me faisait peur !

C’est à ce moment-là que ma main a glissé sur le tonneau, et c’est aussi à ce moment-là que j’ai entendu une voix railleuse qui disait : «  Oh, Pierrot, t’as bu un verre de trop ! ». Oui, peut-être, mais il m’a permis de réfléchir sur l’ingratitude des personnes en général, envers leurs semblables et aussi envers les objets sortis de l’imagination de nos vieux, ou achetés au pris de grands sacrifices, jetés sans aucune honte, au nom de la rentabilité et de la société de consommation.

 

Vous l’aurez compris, notre Jean-Pierre, il ne faut pas trop lui chercher des noises, sinon vous finirez comme ces goulots à vis… dans la gueule du monstre !!

Il m’a confié d’autres écrits, que je ne manquerai pas, si vous êtes sages et si vous me le demandez, de vous confier !

En attendant, mes amis, sortez couverts !

A très bientôt !

Mariejo Goulard

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